Dans La Divine Comédie, des trois cantiques, le Paradis est le plus indicible. En Enfer et au Purgatoire, les équivalents terrestres offrent des repères qui permettent de suivre le voyage dans l’au-delà que Dante effectue, tandis qu’au Paradis, nous pénétrons dans une dimension qui dépasse les lois de la représentation, spatiale ou temporelle. Les pieds ne touchent plus terre et Dante vole de sphère en sphère en compagnie de Béatrice jusqu’à atteindre, au chant XXXIII, le centre incandescent de la divinité. Dès le chant I, Dante avertit son lecteur qu’il a vu des choses qu’on ne sait ni ne peut redire et qu’on ne peut outrepasser l’humain (trasumanar) par des mots. Pourtant, toute l’entreprise paradisiaque va consister à figurer l’infigurable, comme les peintres de la Renaissance italienne auront humanisé le divin, l’histoire sainte, les hiérarchies angéliques. Après qu’il a franchi les sept premiers ciels (les ciels de la Lune, de Mercure, de Vénus, du Soleil, de Mars, de Jupiter et de Saturne), Dante « saute » dans le Ciel des étoiles fixes, et avant de s’abîmer dans l’Empyrée (le dixième et dernier Ciel du Paradis), il a la vision aveuglante dans le Premier Mobile (ou Cristallin), au chant XXVIII, de neuf cercles de feu qui tournent autour d’un point lumineux. « Je vis un point irradiant une lumière si aiguë que le regard qu’il brûle doit se fermer à son éclat trop vif… » Parfois, ce qu’on ressent ne peut être relaté de manière figurative. On doit fermer les yeux pour qu’ils s’ouvrent. L’abstraction est plus à même de traduire l’expérience intérieure de notre vision. Un point, des lignes, des cercles, d’autres points, avec des lignes et des cercles, toute une féérie de couleurs irradiant une lumière aveuglante… Nous sommes transportés, métaphoriquement. « Sur de grands métiers de pierre, les tissus teints en pourpre de mer… » (Homère). Il n’y a plus d’analogie ou de comparaison. On quitte l’ordre de la description. On échappe à la temporalité des soucis et des ennuis mortels. On vogue dans un espace propre à la création artistique. « Entre on n’y voit rien (Arasse) et le fait de laisser du temps à la vision de voir. Faire remonter par le temps cette patience de la vue », commente Marie Lepetit. Jean-Pierre Ferrini
